2025-12-04
Article
Faure Gnassingbé : un discours démocratique qui masque vingt ans de répression au Togo
« La démocratie ne s’accommode pas du monologue. Elle s’enrichit du débat. » La formule, glissée par Faure Essozimna Gnassingbé au cours de son intervention devant le Parlement réuni en Congrès ce 2 décembre 2025 à Lomé, se veut le symbole d’une prétendue « nouvelle ère institutionnelle » inaugurée par la Constitution entrée en vigueur, il y a plus d’un an.
Pourtant, derrière cette mise en scène oratoire, rien ne change.
Comme le démontre un récent rapport de Tournons La Page, Faure Gnassingbé verrouille davantage le système : révisions constitutionnelles taillées sur mesure, processus électoraux contestés, appareil sécuritaire déployé comme garde-fou. La rhétorique d’ouverture masque mal la continuité d’un pouvoir soigneusement consolidé.
La nouvelle Constitution et la présidence du Conseil
Le 3 mai 2025, Faure Gnassingbé devient président du Conseil, tandis que Jean-Lucien Savi de Tové est élu président de la République par le Congrès. Cette réforme concentre le pouvoir réel entre les mains du président du Conseil, chef du parti majoritaire à l’Assemblée nationale, rendant symbolique le rôle du président de la République.
Les députés ont voté la nouvelle Constitution à dix jours des élections législatives, alors que le mandat de la majorité des parlementaires était expiré.
Les élections législatives et régionales du 29 avril 2024 ont permis à l’UNIR, parti présidentiel, de s’approprier 108 des 113 sièges.
Le texte de la Constitution n’a été publié au Journal officiel qu’en mai 2024, après plusieurs semaines d’inaccessibilité, empêchant toute consultation citoyenne.
De nombreuses voix se sont élevées contre cette manœuvre
La Conférence des Évêques du Togo a rappelé que l’Assemblée en fin de mandat ne peut adopter une nouvelle Constitution et a appelé à un dialogue politique inclusif.
44 universitaires togolais ont dénoncé une violation flagrante de la Constitution de 1992 et des règles de révision constitutionnelle, qualifiant le processus de fraude à la Constitution.
Les dispositions du Protocole de la CEDEAO et de la Charte africaine de la démocratie ont également été bafouées (confère rapport de Tournons La Page).
Répression et violences lors des manifestations de juin 2025
En juin 2025, deux vagues de manifestations ont éclaté au Togo contre :
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Les arrestations d’opposants au gouvernement ;
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La hausse des prix de l’électricité ;
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La réforme constitutionnelle de 2024 permettant à Faure Gnassingbé de consolider son pouvoir.
Ces manifestations ont été sévèrement réprimées :
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114 personnes ont été arrêtées, dont 87 libérées depuis, 18 condamnées à douze mois de prison (dont 11 avec sursis), et 9 toujours détenues dans le cadre d’une information judiciaire.
Selon le procureur Talaka Mawama, les forces de l’ordre ont été prises à partie par des manifestants.
La répression a été accompagnée de morts tragiques : sept personnes, dont des adolescents et des étrangers, ont été retrouvées noyées dans deux cours d’eau à Lomé (le quatrième lac d’Akodésséwa et la lagune de Bè).
L'ouverture d’une enquête judiciaire sans suite depuis cinq mois
L’opposition, la société civile et Tournons La Page ont demandé l’ouverture d’enquêtes indépendantes, soulignant également les cas de blessés, d’arrestations arbitraires et de mauvais traitements par les forces de l’ordre et des miliciens.
Le 6 juillet 2025, le procureur de la République, Talaka Mawama, a indiqué qu’une enquête judiciaire est en cours pour situer les responsabilités. « Sur l’ensemble de ces corps découverts durant la période indiquée, une enquête judiciaire a déjà été ouverte contre X et elle est en cours », a-t-il dit à la télévision nationale togolaise. Mais cinq mois après, aucune suite n’est donnée.
La situation carcérale : Abdoul Aziz Goma
Abdoul Aziz Goma, citoyen irlandais d’origine togolaise, et une trentaine autres citoyens arrêtés dans une manifestation contre le pouvoir sont détenus arbitrairement depuis 2018.
Le mercredi 27 août, ils ont annoncé le début d’une grève de la faim illimitée. Mary Lawlor, rapporteuse spéciale de l’ONU, demande sa libération immédiate, rappelant qu’il s’agit d’un défenseur des droits humains ayant déjà subi des actes de torture.
Le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire avait conclu en 2023 que sa détention violait plusieurs principes fondamentaux du droit international.
Contexte historique : coups d’État et manipulations constitutionnelles
L’histoire du Togo est jalonnée de coups d’État et de manipulations institutionnelles :
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1963 : assassinat du Président Sylvanus Olympio ; Étienne Gnassingbé Eyadema, père du président actuel, participe au putsch.
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1967 : Eyadema prend le pouvoir et instaure une dictature jusqu’en 2005.
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2002 : révision constitutionnelle supprimant la limitation des mandats, permettant à Eyadema de briguer un nouveau mandat.
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2005 : mort d’Eyadema ; Faure Gnassingbé accède au pouvoir via un triple coup d’État (militaire, constitutionnel et institutionnel). L’élection d’avril 2005, entachée de fraudes et de violences, fait entre 400 et 500 morts selon l’ONU.
Depuis 2005, Faure Gnassingbé se maintient au pouvoir à travers des élections controversées, des modifications constitutionnelles successives et un contrôle total des institutions, notamment :
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Réintroduction de la limitation non rétroactive des mandats en 2019, puis manipulation pour se représenter indéfiniment.
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Adoption de la nouvelle Constitution en 2024, permettant la présidence du Conseil sans limitation de mandat réel.